Délégationde Savoie

L’expérience du corps

Regards croisés, chronique n° 15

L'expérience du corps

publié en juin 2012

Le Brésil a mille couleurs de peaux. Du noir le plus pur au blanc le plus fragile, chacun est le mélange unique de la rencontre entre trois peuples. [...] Pour faire le Brésil, ces exils se sont combinés dans tout ce qui dépasse l’esprit – le sang, les larmes et la haine. Le temps a eu raison des couleurs, mais peu des sentiments. Il faut regarder cette histoire pour comprendre pourquoi les Brésiliens pensent avec leurs corps.

Cette femme, à peine arrivée au Brésil, on lui a arraché sa famille. Emmenée là où aucun autre esclave ne parlait la même langue, personne n’avait de mots pour sa souffrance. Aujourd’hui, chaque caresse fait écho à celle que cet esclave lui a donnée pour la consoler. Violence et tendresse des siècles passés coulent encore dans les veines de chaque Brésilien.

Ces mille peaux habillent des corps qui ne vivent que pour eux, qui n’écouteront pas leurs raisons ou trop peu et seront toujours à la recherche de sensations. Tout part très vite, les coups comme les étreintes vont à la vitesse des mots rencontrer l’autre. Il n’y en aura jamais assez. Trop d’alcool, trop de danses, trop d’amour, trop de cruauté sont ce qu’il faut pour évacuer la frustration et s’emplir d’adrénaline. Le temps passe et plus personne ne sait si les corps se vident ou se remplissent, ils ont juste besoin de se sentir vivants.

Se sentir vivant est la nécessité de cette jeunesse oubliée. Aller à la plage, sentir le soleil et le sel brûler sa peau est une possibilité. Danser jusqu’à n’en plus pouvoir, chercher le rythme des percussions au fond de soi en est une autre. Mais le Brésil est la terre des extrêmes et pour qui vit sans raison ce n’est pas suffisant. Souffrir c’est aussi se sentir vivant, la drogue qui arrache les poumons et défonce la tête est plus facile d’accès que la plage. Ôter la vie prouve qu’on en a une et dans certains quartiers il faut peu de raisons pour appuyer sur la détente.

La jeunesse aime ses corps et le montre bien. Attirer les regards pour les capturer est un jeu quotidien. On prend soin de soi et on ne manque pas de parfums, crèmes et produits en tous genres à s’appliquer. On tatoue ces corps pour qu’ils en disent encore plus que leurs beautés. Chacun appose sa marque sur la seule chose qu’il possède. La chaleur aidant on s’habille peu, laissant dépasser la chair qu’on aime ronde. Les filles font attention à ne pas être minces et les garçons les en remercient. Ce qu’on appelle bourrelet chez nous n’est ici que la preuve qu’on aime vivre et qu’on dansera, belles et sensuelles.

Mais comme tout le monde, le temps s’habitue aux inégalités et lui aussi est devenu injuste. Passé les 25 ans, la jeunesse démunie qui glorifie les corps paye pour ce dont elle n’est pas responsable. La pauvreté abîme et marque plus vite. L’intérieur de chaque individu est tiraillé entre deux sentiments contradictoires. Les favelas sont des lieux où le temps s’arrête dans une tension permanente. L’air fait croire qu’il ne s’y passe rien quand une balle passe prendre votre voisin. Les corps s’usent de cet équilibre impossible.

Le peuple brésilien tire sa beauté de ces trois continents qui ont fait un pays, de ces corps qui n’ont pas peur de vivre. Quand l’Europe range l’histoire dans les livres et les musées, le Brésil la fait vivre dans chaque corps.

Visiter le blog regardscroises-francebresil.fr

Imprimer cette page

Faites un don en ligne